Alain-Toueg

Alain Toueg, aumônier de l’Eglise catholique du canton de Vaud, œuvre au sein de la Pastorale d’animation jeunesse à Lausanne. Il évoque la rue, l’espoir, la foi, la solidarité.

 

Le monde, la jeunesse, l’avenir, la violence, la nuit, la solitude, mais aussi l’espoir, le dialogue, l’ouverture, la foi, les célébrations, la solidarité. Tous ces mots, tous ces thèmes, nous les avons évoqués, juste avant Noël, avec Alain Toueg. Cet aumônier que les jeunes de Lausanne connaissent bien est issu de la tradition copte catholique d’Egypte. Il a vécu entre la Suisse romande, où il a fait ses études primaires et secondaires, et le Québec, où il les a poursuivies à la Faculté de théologie de Montréal. Ses recherches y ont essentiellement porté sur le thème du don et de la gratuité. Longtemps engagé auprès des Petits frères des pauvres puis dans l’ordre des Franciscains au Québec, il œuvre depuis dix ans comme aumônier de la PASAJ (Pastorale d’animation jeunesse), en poste à l’Ecole supérieure de la santé. Il partage le reste de son temps auprès des migrants, avec des jeunes en difficulté de développement ainsi que la nuit, avec son équipe, dans les rues de la capitale vaudoise.

 

 

Alain Toueg, vous côtoyez les jeunes jour après jour. Quelle est leur quête aujourd’hui, en ce monde si troublé ?

Les institutions du travail et de la famille ne sont plus les seuls garants d’une vie réussie aujourd’hui. On se rend bien compte de la fragilité et de l’éphémère que ces repères importants subissent de plus en plus fréquemment. Les écrans, bien que jeunes et moins jeunes y passent un temps considérable, ne règlent rien non plus. L’expérience et la réflexion personnelles peuvent aujourd’hui prendre le pas sur les idées reçues trop longtemps en vigueur, dont l’effacement nous laisse dans un certain désarroi, démunis. Mais ce n’est pas une catastrophe, loin de là: cela vient nous rappeler que l’essentiel est encore ailleurs, à l’intérieur de soi, que la recherche du bonheur et de la pleine réalisation doit se construire autrement aujourd’hui.

 

 

Depuis des années, vous rencontrez les jeunes âmes la nuit, dans les rues de Lausanne. Pourquoi, comment ?

Vivre la nuit auprès des jeunes, c’est une idée qui a germé au sein de notre équipe de PASAJ. L’objectif était de rejoindre les jeunes là où ils sont aussi, en dehors des murs institutionnels. Grâce à une petite équipe de jeunes – Antoine Seydoux, Fabrice Villard, Morgan Cheraz, Davide Bernardo – qui forment le noyau dur du «by night», nous arpentons la ville dans tous les sens, de façon spontanée et intuitive. Nous traversons la ville comme des passants sans offre particulière, nous ne donnons ni nourriture, ni vêtement, ni argent. D’autres le font très bien déjà. Nous cherchons à créer du lien spontané, à être à l’écoute des récits de vie, du mal-être mais aussi des joies et des rêves de chacun.

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Mais les jeunes sont-ils sensibles à votre action ?

La quête spirituelle, la découverte de l’autre et des modes de vie différents apparaissent comme les nouveaux vecteurs d’une vie épanouie et pleinement réalisée. Les jeunes en sont conscients. Je crois qu’ils recherchent en outre dans la nuit une échappatoire à un monde souvent trop étroit pour eux, où il leur manque de l’oxygène, de la fête, de la fantaisie. Et je constate à travers mes rencontres avec eux que la nuit, heureusement, avant d’être le lieu possible du drame, est surtout source de célébrations et d’événements très rassembleurs.

 

 

Devant la cruauté du monde, l’absence de Dieu ou sa passivité lui sont souvent reprochées. Qu’en dites-vous ?

Le silence de Dieu, la grande affaire! Oui, le silence de Dieu paraît souvent insupportable et réveille de la colère, surtout chez les croyants. Mais je pense qu’il faut sortir de l’infantilisme d’un Dieu magicien qui peut tout et à qui on demande tout. L’intervention divine passe inévitablement par l’homme, il est de notre responsabilité de l’interpeller pour qu’il nous aide à agir adéquatement en toutes circonstances. Dieu ne fait pas le travail à notre place. La spécificité du christianisme est de s’incarner à travers la rencontre de l’autre et le partage du pain. Une très belle prière anonyme du Moyen Age nous le rappelle intensément:

«Notre Dieu n’a pas de mains, il n’a que nos mains pour construire le monde d’aujourd’hui. Notre Dieu n’a pas de pieds, il n’a que nos pieds pour conduire les hommes sur son chemin. Notre Dieu n’a pas de voix, il n’a que nos voix pour parler de Lui aux hommes. Notre Dieu n’a pas de forces, il n’a que nos forces pour mettre les hommes à ses côtés.»

 

 

L’aumônier que vous êtes s’en remet-il à la prière au quotidien ?

Oui, car il me paraîtrait impensable d’œuvrer en église et dans la solidarité sans prier. Je prie essentiellement dans le silence de l’aube, mais avant de demander, il faut savoir remercier dans l’humilité. Je vis aussi une autre forme de prière auprès de mes compagnons de l’équipe PASAJ et ceux du Département solidarités (ndlr: de l’Eglise catholique). Nos partages sont à la fois une prière et une reconnaissance envers ceux qui nous ont précédés dans l’aventure chrétienne.

 

 

Que retiendrez-vous de 2016 ?

Notre départ, en juillet, avec un collègue, Lorenzo, un groupe de jeunes et deux médecins bénévoles auprès des naufragés de la mer en Sicile. Durant ce séjour, nous avons célébré la fête de l’Aïd. Ces migrants venus des cinquante-deux «Afriques», démunis et traumatisés par leur indescriptible traversée, ont cuisiné et nous ont invités à partager leur repas et leur fête. Nous avons dansé et chanté dans la même foi en la vie où s’incarnait pour nous l’évangile de la joie. Et la mobilisation d’un groupe d’élèves de l’Ecole supérieure de la santé (classes TSO) pour collecter des jouets. Avec deux autres aumôniers, Marie-Antoinette Lorwich qui travaille auprès des migrants (Payerne-Moudon) et Claude-Marie Amblet (CEP, Centre d’enregistrement et de procédure des migrants à Vallorbe), nous les porterons dans les centres d’accueil d’urgence où vivent des enfants de pays déchirés par les conflits.

 

 

Et que peut nous enseigner ce Noël ?

En cette fête devenue universelle qui rassemble, rappelons-nous que nous vivons sur la Terre et pas si loin d’une crèche. Avant de conquérir l’espace tous azimuts, reconquérons le cœur de l’homme dans la foi, l’espérance et l’amour. «Change le monde!» tel est le parcours proposé en 2017 par notre Pastorale animation jeunesse aux 15-30 ans du canton de Vaud.

 

 

Par Philippe Dubath ; interview paru dans le 24h du 25 déc’16

Photo : Florian Cella