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Sophie de Villeneuve : Beaucoup de nos contemporains font l’expérience d’une vie intérieure profonde dans laquelle ils ne rencontrent pas Dieu. Est-ce qu’on peut faire une expérience spirituelle dont Dieu est absent, ou semble absent ?

Dominique Salin : Beaucoup de gens mènent une vie spirituelle mais refusent de la placer sous le signe de la foi en Dieu, et notamment au Dieu des chrétiens. Et cela se comprend parfaitement ! La vie spirituelle n’est pas l’exclusivité des chrétiens ou des croyants. La Bible dit : « L’Esprit a été répandu sur toute chair« . Tout être humain a dans sa vie une dimension, dont il est ou non conscient, qu’on peut qualifier de spirituelle, c’est-à-dire ouverte sur l’Esprit saint. Certains ne prêteront jamais l’oreille à cette voix de l’Esprit en eux, d’autres mèneront une vie spirituelle sans Dieu…

L’exemple le plus connu, le plus contemporain, est celui d’André Comte-Sponville qui a écrit L’esprit de l’athéisme, pour une spiritualité sans Dieu. C’est semble-t-il le reflet de sa propre expérience. Il a une vie spirituelle qu’il refuse de placer sous le signe de Dieu.

 

 

 

Mais qu’est-ce qu’on appelle alors « vie spirituelle » ?

D. S. : C’est avoir le sentiment, la conviction, qu’on est habité par un autre que soi. Ou du moins que mon moi quotidien, conscient, est limité, et qu’il y a en moi plus profond que moi. Et la psychanalyse a confirmé en effet qu’il y a en moi autre chose que ce que je crois. « Je est un autre« , dit Rimbaud, et cet autre se manifeste notamment dans les rêves. Nous nous réveillons parfois le matin en nous demandant où nous sommes allés chercher tout cela. Et toutes les religions ont réalisé que le moi profond, la réalité de ce que je suis, m’échappe en grande partie, et les sciences n’arriveront probablement jamais à épuiser cette profondeur-là.

C’est cette dimension particulière de l’existence qui se manifeste dans les rêves, mais aussi dans le bonheur, dans la joie qu’on peut éprouver en écoutant de la musique, un tableau… Ce sentiment, il n’y a pas besoin d’être chrétien pour l’éprouver. Il y a une vie spirituelle pour tout le monde.

 

 

 

Mais alors, qu’est-ce qui distingue une vie spirituelle athée d’une vie spirituelle chrétienne ?

D. S. : Prenons l’exemple d’André Comte-Sponville : qu’est-ce qui le différence d’un chrétien ? Je crois que l’expérience spirituelle chrétienne, pour s’exprimer et pour se vivre, considère que la matrice, le modèle de sa vie spirituelle, son moule, c’est l’expérience du Christ. C’est la personne du Christ comme homme qui fournit sa matrice à l’expérience spirituelle chrétienne.

 

 

 

Voulez-vous dire que ce je qui est autre et qu’on a tous en nous-mêmes, c’est le Christ ?

D. S. : Oui. Quand saint Paul dit : « Ce n’est plus moi qui vis, c’est le Christ qui vit en moi », est-ce une simple formule, ou doit-on le prendre au sérieux ? Le spirituel chrétien, qu’il s’appelle Jean de la Croix, Thérèse d’Avila ou Ignace de Loyola, prend cette affirmation au sérieux. Et se dit que le Christ vit en lui depuis son baptême, et qu’il doit le laisser vivre en lui.

 

 

 

La vie spirituelle d’un chrétien, c’est cela ?

D. S. : Le chrétien se reconnaît dans la personne du Christ, et il croit, car c’est de l’ordre de la foi et non de l’évidence, que cet autre qui parfois prend la parole en lui, qui lui suggère des choses, c’est le Christ, ou l’Esprit du Christ.

 

 

 

C’est celui-là dont certains contemplatifs nous disent qu’il prend toute la place et qu’on doit lui laisser toute la place ?

D. S. : On essaie de lui donner le plus de place. Mais même les grands mystiques comme Jean de la Croix vous diront qu’une existence ne suffit pas à lui donner toute la place. Cette affirmation peut paraître très abstraites, mais elle prend deux formes précises qui permettent de marquer la spécificité de l’expérience spirituelle chrétienne. D’abord, c’est une expérience qui est personnalisante. Le Christ est une personne, Dieu a voulu être une personne humaine et il veut que chaque homme soit une personne humaine. Le dogme de l’Incarnation nous invite à considérer que l’expérience spirituelle ne doit pas être dépersonnalisante.

C’est ce qui fait une différence avec certaines spiritualités asiatiques, pour parler très grossièrement. L’expérience mystique de la Grèce païenne antique et les spiritualités orientales sont plutôt dépersonnalisantes. Il s’agit de se laisser dépouiller de soi-même, voire de se laisser dissoudre dans le grand tout.

 

 

Ce qui n’est pas le cas de la spiritualité chrétienne ? Ce n’est pas parce que le Christ est en nous que nous ne sommes plus là ?

D. S. : Dans l’expérience chrétienne, on fait d’abord l’expérience que quelqu’un est en nous, et que ce quelqu’un m’invite à être moi-même et me révèle à moi-même. Paul Claudel, quand il essaie de dire les quelques mots qui se sont imprimés en lui au moment de son coup de foudre dans Notre-Dame de Paris, dit « Dieu est là, Dieu est quelqu’un, c’est un père, il me dit : Tu es mon enfant. » Saint Paul entend au moment de sa conversion : « Je suis Jésus que tu persécutes ». C’est quelqu’un qui parle à quelqu’un. Voilà ce qui fait je crois la singularité de la mystique chrétienne, une relation de personne à personne, qui est personnalisante et dans laquelle la parole joue un rôle capital. Les chrétiens qui ont vécu cette expérience ont eu l’impression que quelqu’un leur parlait, et cela les a fait parler à leur tour. Ils ont eu besoin d’en parler. Ne serait-ce que pour vérifier que ce qu’ils ont vécu n’était pas complètement aberrant.

 

 

 

Donc il faut conseiller à ceux qui font cette expérience d’en parler ?

D. S. : Oui, c’est une expérience de communication. Elle fait parler. Au moment de la Pentecôte, ces hommes qui étaient enfermés sur eux-mêmes sortent et se mettent à parler aux gens qui étaient là. Tandis que l’expérience spirituelle dans le monde grec invite au mutisme.

 

 

 

C’est une différence capitale : l’une fait parler, l’autre invite au silence.

D. S. : Et l’une est personnalisante, tandis que l’autre est dépersonnalisante. Je parle bien sûr de manière très schématique et grossière.

 

 

Sophie de Villeneuve

 

 

Source : Croire.com