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Jean est cadre supérieur dans une entreprise multinationale, il a trente ans, il est célibataire. Son salaire, auquel s’ajoutent des stocks options, est très confortable. L’avenir s’ouvre largement devant lui. Il va bientôt obtenir une forte augmentation. Tout le passionne : recherche, technique, management. Pourtant, depuis un certain temps, il ne se sent pas vraiment heureux. Il rencontre des amis engagés, et les choix qu’ils font le questionnent : Quel est le but que je poursuis? Croire au Christ, est-ce seulement pratiquer? Puis-je prétendre gagner à ce point de l’argent et me dire chrétien ?

 

 

Dieu fait tout jaillir à profusion

J’aime entendre la question de Jean. Loin d’y répondre par oui ou par non, je voudrais cheminer avec lui en commençant par le récit de la création, présenté de façon symbolique dans le premier chapitre de la Genèse. Tout dans ce récit nous parle d’émerveillement, de générosité, d’abondance, tout jaillit à profusion, tout est porteur de vie. « Et Dieu vit que cela était bon » (Genèse 1,10-13). Il en est de même de la venue de l’homme et de la femme, créés « à l’image de Dieu » (Genèse 1,27). Celui-ci s’en réjouit et leur confie son projet : « Soyez féconds et prolifiques, remplissez la terre, soumettez-la » (Genèse 1,28-31). Il n’y a rien dans ce texte qui figure une limite, une vie chichement comptée. Au contraire, les verbes évoquent dynamisme, gestion intelligente et créative, croissance, et font appel à une authentique responsabilité.

 

Cependant je crois entendre dans la suite du récit (Genèse 2,17) comme un appel. Tu peux jouir de tout, si tu veux vivre : cherche en toute liberté ce qui est vital pour toi. Et, plus loin dans la Bible : « Je mets devant toi la vie et le bonheur, la mort et le malheur: choisis. Si tu suis ses chemins, ton Dieu te donnera le bonheur dans toutes tes actions en faisant surabonder le fruit de ton sein, de tes bêtes » (voir Deutéronome 30,15- 16 et 30,9). Ces paroles peuvent conforter chez Jean cette passion de la vie qui l’anime, elles peuvent donner du poids à ses recherches. Elles ouvrent un espace qui rejoint sa question sur la finalité de l’argent.

 

 

Une question de sens

L’argent est-il une réalité forte qui forge et soutient l’identité de Jean ? Autrefois, l’identité était donnée par la naissance, la famille, le milieu, la fonction sociale, le métier. Nos désirs, nos projets trouvaient appui dans ces assises premières. Aujourd’hui le monde change, le temps n’a plus la même valeur, rien ne semble vraiment acquis. Ce qui était solide, riche de liens sociaux, perd peu à peu son sens. Tout devient relatif.

 

Ces mots du livre Les trois cultures du développement humain (1) peuvent aider à trouver réponse à la quête de sens de notre internaute : « Le sens, c’est une façon de chercher et de vivre pour l’essentiel et donc de prendre la hauteur nécessaire vis-à-vis du quotidien, de l’intérêt, du court terme, du marché, de la volonté de puissance dans laquelle la vie s’englue…. C’est la recherche tâtonnante, imparfaite, d’un accord, d’une communion entre l’homme et le monde, entre un mystérieux dessein que l’on pressent et notre destin individuel et collectif ». L’auteur veut nous dire qu’il y a peut-être une manière de lâcher prise dans le pouvoir, d’évaluer si l’argent te rend captif, si tu fais des choix sans le délai de réflexion qui te permettrait de voir s’il s’agit d’un bien utile, nécessaire ou superflu et de décider ou non de son acquisition.

 

 

La pauvreté nous dérange

Nous sommes situés dans l’univers, parmi des hommes et femmes dont nous partageons l’humanité. Nous pouvons être dans une attitude de domination ou de réciprocité, nous ignorer ou être partenaires, dépasser les clivages de l’argent, de la situation, du milieu social, de la couleur de peau. Nous pouvons redouter la rencontre des pauvres de biens ou de cultures, les éviter, dénoncer l’insécurité et la violence et, en même temps, nous fermer sur nos sécurités, notre différence. Lorsque nous voyageons pour notre travail, il nous arrive de ressentir un malaise. La pauvreté de certains pays ne nous touche-t-elle pas de plein fouet ? Lorsque nous comparons leur niveau de vie avec le nôtre, leur joie dans la pauvreté et notre morosité de gens comblés, ne nous disons-nous pas : « Chrétien et argent ? ».

 

Nous pouvons faire un pas de plus ensemble : écouter la Parole et voir les gestes du Christ. « Celui qui fait la vérité vient à la lumière » (Jean 3,21). Il est venu pour que « tout homme ait la vie en abondance ». Il n’est pas un rêveur, il est enraciné dans la terre de Palestine, il en utilise les ressources, il mange, boit, dort dans une barque, parcourt les chemins. Il connaît le bienfait de la fête et multiplie le vin des noces pour la joie des mariés. Il se compare à un intendant avisé qui vérifie combien les talents remis à ses ouvriers ont rapporté durant son absence. Il évalue le rendement du blé, du figuier, il vérifie que la vigne produit du vin de qualité. Il embauche des ouvriers, leur établit un contrat, demande à son intendant de les payer en donnant le même montant à chacun, quel que soit son temps de travail…

 

 

Chercher le Royaume

Tout en étant parfaitement ajusté à la vie des hommes de son temps, Jésus relève le défi et se situe de manière différente. Il nous rappelle que rien ne sert d’acquérir quantité de richesses si l’on perd le sens de sa vie. Il nous dit qu’une vie débordante de biens peut nous faire oublier le pauvre Lazare assis devant notre maison. Il dit à ses disciples : « Dans le monde, ceux qui vous commandent le font en maîtres, le plus grand parmi vous sera votre serviteur. Cherchez le Royaume et sa justice, et le reste vous sera donné par surcroît ». Quand tu donnes un déjeuner, n’invite pas tes amis. Invite des pauvres, des estropiés, parce qu’ils n’ont pas de quoi te rendre.

 

Ainsi, vous qui vous posez la question, acceptez de poursuivre votre recherche ! Donnez-vous des espaces de silence, repensez le sens de votre présence à vous-même, aux autres, à Dieu. Entrez sur ce chemin qui n’est ni pauvreté absolue, ni richesse surabondante, chemin qui préserve votre singularité et, en même temps, vous situe au coeur de l’humanité, chemin qui donne plus de place à l’échange qu’au cumul de biens. Au soir de votre vie, vous aurez dans les mains des biens en abondance que ni le ver ni la rouille ne pourront attaquer. Apprenez à recevoir votre vie d’un Autre, à accueillir le manque, pour que Dieu lui-même et vos frères en humanité, surtout les plus démunis, déposent dans ce creux des germes d’amour
 
 

Michelle Barrot

 

Source : Croire.com

 

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(1) Les trois cultures du développement humain de Jean-Baptiste de Foucauld, éditions Odile Jacob,2002.