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Quelle conception de la religion véhicule le Da Vinci Code ?

lundi 26 septembre 2005

Interview du Père Verlinde sur la conception de la religion que véhicule le Da Vinci Code. Extrait d’un livre qui paraîtra en avril prochain pour la sortie du film.

D. Brown semble s’en prendre avant tout à la religion chrétienne, et plus précisément à l’Eglise catholique. Est-il plus respectueux des autres Traditions ?

Je voudrais vous répondre à partir d’un bref extrait :

« Toutes les religions du monde, explique Langdon, sont fondées sur des thèses fabriquées. C’est la définition même du mot foi - l’adhésion à ce que l’on imagine être vrai, et que l’on ne peut pas prouver. Toutes les religions, depuis celle de l’Egypte ancienne jusqu’au catéchisme moderne, décrivent Dieu à travers des métaphores, des allégories, des hyperboles. Ce sont ces images qui permettent à l’esprit humain d’envisager ce qui est par définition inenvisageable. Les problèmes commencent lorsqu’on se met à croire à la lettre aux symboles qui ont été fabriqués pour illustrer des abstractions » (DVC 427).

Vous remarquerez que toutes les Traditions sont mises sur le même pied : pour Dan Brown se sont autant de tentatives humaines de parler de l’Indicible. Aussi longtemps que le croyant est conscient des limites de son discours religieux, celui-ci peut lui permettre de relier la réalité quotidienne intramondaine à ce mystérieux au-delà, pressenti de multiples manières selon les temps, les lieux et les cultures. « Les problèmes commencent » lorsque les croyances sont objectivées dans des dogmes rigides, s’appuyant sur des récits qui historicisent les mythes. Bref lorsque l’homme prend ses représentations subjectives pour des révélations objectives. Non seulement la religion ainsi transformée perdrait selon notre auteur toute sa force évocatrice, mais elle engendrerait l’intolérance et le fanatisme.

Faut-il dès lors espérer un monde sans religion ?

Dans sa mansuétude, D. Brown ne va pas jusque là, car ce serait trop dommageable pour les croyants des diverses religions. Ecoutons-le encore :

« Je crois que la Bible sert de boussole à des centaines de millions de gens sur cette terre, au même titre que le Coran, la Thorah ou le Canon Pali. Si vous et moi avions la possibilité de fournir au monde des documents probants qui contredisent les croyances des musulmans, des israélites, des bouddhistes ou des animistes, devrions-nous le faire ? Prouver que Bouddha n’est pas né d’une fleur de lotus ? Ni Jésus d’une vierge ? Ceux qui connaissent bien leur foi comprennent qu’il s’agit de métaphores. L’allégorie religieuse est devenue une forme de réalité, qui aide des millions de gens à vivre et à devenir meilleurs » (DVC 427-428).

Le discours est subtil ; il revient à dire : laissez donc chacun vivre sa religion en l’interprétant selon le niveau de conscience qui est le sien. Inutile de scandaliser « les chrétiens qui croient dur comme fer que Jésus a marché sur l’eau, qu’il a changé l’eau en vin aux noces de Cana, et que sa mère était vierge » (réponse de Sophie) : l’important est que leur croyance les aide à évoluer vers plus d’humanité. Que ceux qui sont plus avancés dans la réflexion, et qui ont compris qu’il s’agit de décrypter la réalité ésotérique cachée dans les discours exotériques des Institutions, que ceux qui ont ainsi quitté la voie religieuse et se sont engagés sur les chemins de la Sagesse, poursuivent leur quête et avancent en eau profonde ; les autres les suivront lorsqu’ils y seront prêts.

La quête ésotérique prend en quelque sorte le relais des religions ?

L’ésotérisme a en effet toujours refusé d’être assimilé à une religion, parce qu’il prétend détenir la vérité intérieure de toutes les religions, et accomplir leur démarche, en les reconduisant toutes à leur unique source universelle. Précisons que le mythe de la Tradition primordiale constitue un des points communs entre les différents courants du Nouvel Age. Selon cette doctrine, les fondateurs de toutes les religions se seraient inspirés d’une même doctrine éternelle, à laquelle les hommes ayant atteint des états de conscience supérieurs, auraient accès par intuition directe. Hélas des disciples moins inspirés n’ont pas compris le sens des paroles de leurs Maîtres et les ont réinterprétées de manière objectivante, donnant ainsi naissance aux dogmes et aux institutions religieuses. L’ésotérisme se propose de remonter en amont de ces défigurations, et donc en amont de ce qui sépare, divise, oppose les différentes religions, pour retrouver la Tradition originelle, la pure Sagesse incréée qui répand généreusement sa lumière sur les esprits capables de s’ouvrir à son rayonnement. Comme par hasard, cette Tradition primordiale est décrite par les éminences grises du Nouvel Age comme un pur naturalisme, dont le culte de la Déesse auquel D. Brown fait allusion, est une des nombreuses expressions.

Selon cette doctrine, toutes les religions seraient équivalentes et trouveraient leur vérité dans la sagesse ésotérique ?

Exactement : vous pouvez fort bien composer votre propre « kit » religieux en empruntant des éléments à diverses religions selon votre intuition du moment - sans bien sûr adhérer aux institutions correspondantes, qui vous bloqueraient dans votre avancée spirituelle. De plus chacun doit se sentir libre de changer de croyances en fonction de son évolution personnelle et de ses besoins du moment. Multiples sont les chemins, aucun n’est privilégié puisque tous convergent vers la même Source unique. L’important est de ne pas se laisser piéger par les institutions, enfermer par les dogmes et aliéner par les morales. Les religions exotériques ne seraient que les vestiges d’une sagesse ésotérique enfouie, qu’il faudrait libérer de son tombeau religieux.

Mais les diverses religions se fondent bien sur des événements historiques qui ne sauraient se confondre ?

L’a priori de cette position, est qu’il n’y a pas de Révélation historique. Ce que nous désignons par ce nom ne serait que l’historicisation de récits symboliques. Eliphas Lévi, référence incontournable dans le domaine de l’occultisme, affirme tranquillement :

« L’Evangile n’appartient à la science que comme monument de la foi, et non comme document de l’histoire. C’est le symbole des grandes aspirations de l’humanité. C’est la légende idéale de l’homme parfait. »

Les différentes interprétations non chrétiennes du Christ des Evangiles ont toutes en commun de minimiser l’importance des événements historiques, qui ne sont jamais considérés en eux-mêmes, mais uniquement interprétés en terme de leur valeur symbolique. Ainsi par exemple, pour David Spangler, co-fondateur de la communauté de Findhorn (Ecosse) et penseur influent du Nouvel Age,

« La croix doit être interprétée comme le symbole de la relation dynamique entre l’esprit et la matière, l’espace et le temps, qui constituent les conditions de notre univers planétaire quadridimensionnel. Le sang rédempteur doit être interprété comme l’énergie vitale du Christ répandue en abondance sur notre monde relatif, stimulant ainsi la découverte du divin immanent. »

Inutile de multiplier les citations : tout est symbole et doit donc être interprété à la lumière des axiomes (principes a priori) de l’horizon naturaliste sur lequel se déploie la Tradition primordiale.

Comment le chrétien réagit-il à ce genre d’interprétation ?

Il ne peut que la recuser fermement : c’est la notion même de la Révélation judéo-chrétienne qui est en jeu. Loin de nous de mépriser les efforts séculaires des hommes de toutes cultures pour s’approcher du Principe divin. Mais lorsque le Tout-Autre sort de son silence pour venir au-devant de nos tâtonnements, il convient de se faire toute écoute et tout accueil. Or Dieu a choisi de se révéler de manière objective, au cœur de l’histoire, dans des événements bien réels, qui culminent dans l’incarnation de son Fils, Jésus-Christ. Sans doute les interprétations symboliques peuvent-elles enrichir notre compréhension du mystère, mais il s’agit avant tout de recevoir la Révélation telle qu’elle se donne :

« Le Verbe s’est fait chair, il a habité parmi nous, et nous avons vu sa gloire, nous dit Saint Jean, la gloire qu’il tient de son Père comme Fils unique, plein de grâce et de vérité. » (Jn 1, 14)

L’apôtre ne parle pas d’une vision, ni d’un mythe ; insistant sur le réalisme de l’incarnation, il souligne dans sa première lettre :

« Ce qui était depuis le commencement, ce que nous avons entendu, ce que nous avons contemplé de nos yeux, ce que nous avons vu et que nos mains ont touché, c’est le Verbe, la Parole de vie. Oui, la vie s’est manifestée, nous l’avons contemplée, et nous portons témoignage : nous vous annonçons la vie éternelle qui était auprès du Père et qui s’est manifestée à nous. » (1 Jn 1, 1-2)

Contrairement au Nouvel Age, le christianisme n’est pas une gnose ; le salut offert par Jésus-Christ n’est pas un savoir secret qu’il suffirait de s’approprier dans un contexte initiatique : il s’agit d’un acte humano-divin qui s’inscrit dans l’histoire pour en changer radicalement le cours. Jésus a réellement versé son Sang pour le salut du monde :

« Un des soldats avec sa lance lui perça le côté ; et aussitôt, il en sortit du sang et de l’eau. Celui qui a vu rend témoignage, afin que vous croyiez vous aussi. Son témoignage est véridique et le Seigneur sait qu’il dit vrai. » (Jn 19, 34-35)

La Révélation judéo-chrétienne est essentiellement historique. Minimiser l’importance des événements survenus au cours de l’histoire serait la dénaturer.

Comment expliquez-vous que ces interprétations symboliques, qui font fi de l’histoire événementielle, aient tant de succès dans notre occident construit sur le socle de la tradition judéo-chrétienne ?

Sans entrer dans le détail, il me semble que nous pouvons évoquer deux « paternités » à cet anhistoricisme : l’une remonte au début du rationalisme, avec le philosophe Baruc Spinoza ; l’autre est beaucoup plus récente, puisqu’il s’agit des études de mythologie comparative du Prof. Joseph Campbell.

L’idée maîtresse de B. Spinoza (1632-1677) est la notion d’immanence : tout problème doit être résolu par les seules ressources de la raison cherchant l’intelligibilité immanente à un phénomène (événement ou production littéraire), sans invoquer aucune causalité transcendante. Les sciences bibliques deviennent dès lors des sciences exclusivement philologiques et historiques. Avec cette approche, Spinoza en arrive à la conclusion que les Ecritures ne contiennent que des enseignements très simples, susceptibles de frapper l’imagination, et ne tendent à rien d’autre qu’à l’obéissance. Somme toute, il n’y a rien dans la Révélation que l’homme cultivé ne puisse découvrir par lui-même, c’est-à-dire par la réflexion philosophique. Mais pour le commun des mortels, il faut que les vérités de raison soient présentées dans des récits qui frappent l’imagination et impressionnent le lecteur, de manière à ce qu’il soit amené à obéir aux préceptes de la raison par les voies de l’obéissance à une autorité « divine ». Ainsi comprise, « L’Ecriture offre à l’humanité un guide pratique dans l’accès à la vertu ». La foi ne porte pas sur des vérités doctrinales mais sur la piété, et elle n’est productrice de salut qu’à proportion de l’obéissance qu’elle suscite. Dans ce contexte, les événements historiques relatés dans les Ecritures, n’ont d’autre valeur que de servir de support aux leçons de morale qui s’en dégagent. Cette doctrine, qui a eu une influence déterminante sur la pensée philosophique occidentale, revient à nouveau à vider de son contenu la Révélation qui se trouve réduite à une pédagogie pour les simples.

Vous parliez d’un autre auteur portant la responsabilité de la dévaluation de l’histoire dans le domaine religieux ?

Ce second auteur est probablement bien plus influent dans les sphères du Nouvel Age, et de manière générale dans le grand public contemporain. Il s’agit du Prof. Joseph Campbell (1904-1987) qui occupa pendant près de quarante ans une chaire de mythologie comparative, créée en son honneur au Sarah Lawrence Collège (New York). Son influence fut énorme, tant par ses ouvrages - devenus des best seller - que par les émissions qu’il animait à la radio ou à la télévision : il a fait de la mythologie comparée une passion populaire aux Etats-Unis. La thèse de J. Campbell, qu’il répète de manière quasi incantatoire, est que l’étude comparative des mythes « prouve » que toutes les religions sont identiques quant au fond. Sous des formes culturellement situées, toutes exprimeraient les aspirations spirituelles communes à toute l’humanité. Dès lors il suffirait de dégager le message central des présentations qui le recouvre, pour découvrir le « noyau dur » d’une spiritualité universelle. A nouveau la Révélation est niée dans sa spécificité, puisque la dimension historique est réduite à n’être que la forme particulière dans laquelle le judéo-christianisme présenterait le message universel commun à toutes les religions.

Comment peut-on faire converger des religions tournées vers un Dieu transcendant, et des religions qui cherchent le divin dans la nature ?

J. Campbell distingue deux types différents de mythologies :

- celle qui relie l’individu à sa propre nature et au monde dont il constitue un élément ; et
- celle qui relie l’individu à une société particulière ; celles-ci sont donc strictement sociologique.

La mythologie à orientation sociale, qui donne à chaque membre du groupe une place bien déterminée, serait en général adoptée par les peuples nomades. L’autre mythologie, orientée vers la nature, serait celle des peuples agriculteurs. La tradition judéo-chrétienne se situerait dans le premier groupe. Si nous ajoutons que selon J. Campbell, les religions de ce type auraient tendance à dévier en religions nationalistes, perdant ainsi le caractère universel des mythologies orientées vers la nature, nous aurons compris que sa préférence n’est pas de ce côté. Pour notre auteur, le modèle de la mythologie tournée vers la nature est le bouddhisme, qui constitue « la doctrine la plus proche de la mythologie planétaire, car elle voit le Bouddha dans chaque être ». Cette affirmation n’a rien d’original : elle est commune à pratiquement toutes les éminences grises du Nouvel Age. Alice Bailey affirme elle aussi avec assurance que l’essentiel de la doctrine du Christ n’est guère différent de celle du Bouddha.

Il est clair que la mythologie comparative de J. Campbell se fonde sur les a priori du Nouvel Age, qui constituent les clés de lecture de sa démarche. Parmi ces clés, la doctrine de la Tradition primordiale, et celle des archétypes de Jung figurent en première place. On ne peut pas vraiment parler de « mythologie comparative », mais plutôt d’un effort pour inscrire toutes les traditions, y compris la tradition chrétienne, dans la vision naturaliste qui devrait constituer le substrat de la future religion universelle.

Quelles seraient les principales caractéristiques de cette religion ?

Je me tourne encore vers Alice Bailey, qui s’est risquée à bon nombre de prophéties sur ce sujet. Dans son ouvrage Le retour du Christ elle résume les quatre vérités fondamentales de cette religion universelle :

- Dieu est immanent dans les formes de toutes choses créées.
- L’homme est divin et le maître de sa propre destinée.
- L’évolution est dominée par la loi de la réincarnation et la loi la rétribution de nos actes ou encore loi du karma.
- La Révélation se trouve en continuité avec les avènements des Avatars.

Vous aurez deviné que l’avènement de cette religion mondiale ira de pair, dans l’esprit de ses défenseurs, avec la disparition des religions révélées, en particulier le christianisme.

Père Joseph-Marie Verlinde
Famille de saint Joseph

Source : Final-age.net

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