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L’obéissance est une vertu chrétienne, mais quel est son sens exact ? Réponse du P. Bruno Cazin, vicaire général du diocèse de Lille, médecin, auteur de « Dieu m’a donné rendez-vous à l’hôpital » (Bayard). Avec Croire.com.

 

Sophie de Villeneuve : On parle beaucoup de l’obéissance dans la vie chrétienne. Vous y consacrez même un chapitre de votre livre. À quoi faut-il obéir et pourquoi ?

B. C. : Obéir, c’est d’abord être à l’écoute, accepter de ne pas rester centré sur soi-même ou de rejeter l’illusion qu’on s’est fait tout seul. Notre vie est faite d’obéissance. Si nous savons parler, c’est parce que nous avons écouté. Toute notre vie est obéissance : écoute et réponse.

 

A qui, à quoi faut-il obéir ? À la vie, aux événements ?

B. C. : À la vie, en tant qu’elle est un don que l’on reçoit. Le malade confronté à l’approche de la mort réalise qu’il ne possède pas sa vie. Il commence bien sûr par lutter pour la garder, puis vient un moment où il lâche prise et apprend à se recevoir de l’autre. De l’autre soignant, de l’autre accompagnant, de son conjoint, de ses enfants et, s’il est croyant, de Dieu. La vie est un don, et l’on se reçoit des autres. J’ai visité récemment un malade qui suit actuellement une lourde chimiothérapie et qui se sait menacé, même si j’ai bon espoir qu’il s’en sorte. Depuis des années il vivait dans le ressentiment et dans la plainte. Or ce jour-là, alors que je lui demande comment il va, il me répond : « Je vais très bien. Quand on a vécu ce par quoi je suis passé, on ne peut qu’aller très bien. » Et plus tard il a expliqué qu’on ne peut qu’aller très bien car on reçoit la vie comme un cadeau. L’obéissance, c’est ce mouvement d’écoute et d’accueil qui reconnaît qu’on ne possède pas les choses. Et la foi est obéissance, car elle est réponse à la confiance que Dieu nous fait. L’obéissance est un dialogue.

 

Mais l’obéissance, ce n’est pas faire ce que quelqu’un d’autre veut que je fasse ? Ce n’est pas une forme de soumission ?

B. C. : Se recevoir d’autrui, est-ce une forme de soumission ? Nos frères d’islam insistent beaucoup sur ce mot : je ne suis pas premier, je reçois ma vie et comme croyant je crois qu’elle m’est donnée par Dieu. J’ai découvert l’importance de ce mot dans mon expérience avec les malades, mais aussi en lisant l’épître aux Hébreux qui dit que le Christ, tout Fils qu’il était, a appris par ses souffrances l’obéissance. Et, ainsi parvenu à son accomplissement, il est devenu pour tous ceux qui lui obéissent la cause du salut éternel.

 

Donc nous maintenant devons obéir comme lui a obéi ?

B. C. : Exactement. Le Christ nous sauve parce qu’il est Fils. Il nous sauve parce qu’il est à l’écoute de son Père, parce qu’il ne fait pas sa volonté mais la volonté du Père. On connaît son combat à Gethsémani, et cette obéissance n’est pas facile. Mais le Christ la vit dans une telle confiance envers le Père que, finalement, il peut aller jusqu’à offrir sa vie plutôt que de subir sa Passion. C’est tout le mystère de l’eucharistie et de cette vie offerte alors qu’on la lui prend. C’est ce qui désamorce la violence des bourreaux ou la violence de la maladie. Celui qui subit la violence de la maladie parce qu’il essaie de s’en sortir par lui-même voit les choses devenir plus faciles quand il accepte de se recevoir d’un autre. Si cela paraît difficile à comprendre, pensez au baptême. Qu’est-ce que le baptême, sinon une plongée dans la mort du Christ pour ressusciter avec lui ? C’est la grâce qui nous est donnée d’être fils, autrement dit de recevoir notre vie de Dieu. Je crois que pour comprendre l’obéissance, il faut se tourner vers le Fils obéissant au Père, et faire l’expérience de nous recevoir de Dieu.

 

Obéir, est-ce faire la volonté de Dieu ?

B. C. : Oui, mais la volonté de Dieu n’est pas inscrite en lettres lumineuses dans le ciel, elle se discerne, il faut la chercher. En écoutant Dieu dans la prière, en méditant la Parole, en discernant avec nos frères, et par la médiation de l’Église qui permet de discerner la volonté de Dieu dans notre vie. Ce qui est toujours à refaire.

 

Vous êtes médecin et vous avez suivi de nombreux grands malades. Ceux qui parviennent à l’obéissance, quels fruits en retirent-ils ? Et comment y parviennent-ils ?

B. C. : Il n’y a pas de parcours standard. Certains sont d’emblée dans la confiance. Pour d’autres c’est un combat qui peut durer jusqu’au bout. Je pense que l’obéissance a beaucoup à voir avec la liberté. Certaines personnes sont extrêmement prisonnières de l’image qu’elles se font d’elles-mêmes et du projet qu’elles se sont donné dans la vie. L’obéissance véritable est en fait une croissance dans la liberté authentique.

 

L’obéissance, c’est aussi cet abandon dont on parle beaucoup dans la spiritualité chrétienne ?

B. C. : Oui, au sens d’une remise confiante entre les mains de Dieu qui nous veut du bien. La volonté de Dieu n’est pas une volonté de malheur. Dieu ne veut pas que je sois malade. Mais il veut que, dans la maladie, je continue à accueillir son amour et à aimer moi aussi. La vraie liberté, c’est la liberté d’aimer et d’être aimé. Résister, c’est refuser d’être aimé. La personne fragilisée par la maladie, ou qui perçoit qu’elle arrive à la fin de sa vie, c’est un pauvre. Relisons les Béatitudes. L’obéissance, c’est la confiance de l’enfant qui s’en remet au Père.

 

Donc obéir, c’est s’enrichir ?

B. C. : Oui, c’est quitter l’illusion de se construire tout seul, pour vivre en alliance. Obéissance et alliance sont presque des synonymes. « Je suis ton Dieu, tu es mon peuple », c’est une formule d’alliance, mais aussi d’obéissance, d’écoute : nous allons cheminer ensemble, nous allons dialoguer… L’obéissance n’est pas une triste, bien au contraire, même si le mot a quelque chose de choquant dans son acception ordinaire.

 

Quand on est malade, l’obéissance peut-elle aller de pair avec la lutte pour guérir ?

B. C. : C’est souvent mêlé. Le combat pour guérir est légitime, mais il est vain si la personne pense qu’elle va s’en sortir par elle-même. Le discours selon lequel une personne s’en sortira si elle en a la volonté est trop répandu. La volonté ne fait pas tout. Je mettrais d’abord l’accent sur la confiance, dans les soignants d’abord, et plus largement dans ce qui donne la vie. Car la vérité de la vie, c’est qu’on la reçoit.

 

Vous êtes prêtre, mais pas religieux, et vous n’avez donc pas fait le vœu d’obéissance. Pourriez-vous néanmoins nous en parler ?

B. C. : Un prêtre diocésain promet tout de même d’obéir à son évêque, même s’il s’agit d’une promesse et non d’un vœu. Il s’agit d’être à l’écoute des demandes, des propositions que l’on reçoit. La personne qui exerce l’autorité le fait au nom de Dieu, avec elle-même beaucoup d’humilité car elle est elle-même à l’écoute de Dieu. Cet exercice peut connaître des dérives, mais si l’autorité est vécue comme la tradition spirituelle nous l’indique, l’obéissance se fait dans la confiance. Quand j’ai été ordonné prêtre, j’ai d’ailleurs obtenu que soit ajouté à la formule habituelle sur l’obéissance : « dans le dialogue et la confiance ».

 

Quels sont les fruits de l’obéissance ?

B. C. : La paix, et la liberté, plutôt que le vain combat de celui qui essaie d’exister par lui-même.  

 

Sophie de Villeneuve

 

Source : Croire.com

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