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(…suite du 1er article)

La table, qu’elle soit riche ou pauvre, soignée ou rudimentaire, fournit une trêve. Le repas comme répit, le repas comme repos (tu es fier de ta formule). Mais, ici comme ailleurs, tu sais que rien n’est magique. Que la table ne peut remplir cette fonction qu’à la condition qu’on lui donne sa chance. Qu’on s’y attable, qu’on s’y attarde. Le temps est un facteur important (la vitesse est ici un défaut). Le menu aussi.

 

Tu as appris qu’on fait « bonne chère » (au lieu du « bonne chaire » qui figure dans l’un de tes livres). Ce n’est ni une question de viande, ni une question de prix (tu éprouves le besoin d’expliquer: ni de servir de la chair, ni que le repas coûte cher), mais une question de bonne figure (cara en latin). « Faire bonne chère », c’est « faire bonne figure » (toujours ce besoin d’expliquer). Ni l’amour, ni l’amitié ne dépendent du prix des denrées ou du temps passé à les cuisiner. Et tu doubles: il n’est pas question d’attacher « les cœurs aux queues des casseroles » (comme te l’a appris Georges Brassens, l’un de tes penseurs préférés). Et tu triples: « Mieux vaut un plat de légumes là où il y a de l’amour qu’un bœuf gras assaisonné de haine. » (La Bible, livre des Proverbes, chapitre 15).

 

Mais (car il y a un mais), tu persistes à penser qu’une belle table aide à créer de beaux liens. Comme si le fait de partager les mêmes mets et (ou) la même boisson facilitaient les échanges, peut-être parce que cela autoriserait à dire (et à entendre) les vérités les plus difficiles (le Festin de Babette vaudrait alors comme parabole du repas quotidien). Et c’est vrai: à table, tout devient plus digeste. Et tu n’es pas loin de penser que ce qui est bon pourrait inspirer la bonté. L’ami est le copain (encore une fois, tu te sens obligé de préciser: aimer, c’est partager son pain).

 

cp.c-ij.com_huitresTu files alors la métaphore alimentaire. Il en va des liens avec les autres comme des liens avec les mets. Il en va des gens comme des goûts. Il y a ceux que tu as toujours aimés (ou toujours détestés) et ceux que tu découvres. Ceux que tu apprécies sans aucun délai et ceux qui te réclament plus de temps. Ceux que tu prévois et ceux qui te surprennent. Ceux qui te déçoivent en mal ou en bien (selon l’expression que tu as appris en Suisse). Ceux qui te plaisent immédiatement, ceux qui nécessitent des explications (une mise en contexte culturel ou culinaire) et ceux qui exigent une initiation (tu te rappelles ce vigneron qui t’a enseigné les Vouvray moelleux). Ceux que tu trouves simples, francs ou directs et ceux qui te semblent complexes, riches, subtils (sans que ceux-ci soient meilleurs que ceux-là). Ceux que tu apprécies tous les jours de ta vie et ceux que tu savoures « à petites doses » (c’est leur rareté qui te les fait apprécier). Ceux dont le souvenir te suffit et ceux que tu veux retrouver. Ceux qui t’ont séduit quand tu étais enfant (des goûts sucrés pour la plupart) et ceux qui te sont venus à l’âge adulte: l’amer du café, des choux de Bruxelles ou du chocolat noir (se pourraient-ils qu’ils correspondent à une certaine amertume de l’existence). Il y a même ceux (goûts et gens) dont tu t’accommodes par devoir ou par nécessité.

 

Mais comme la métaphore, le temps file. Et il est déjà venu pour toi le moment de conclure.

 

Tu le sais donc par expérience (beaucoup) et par réflexion (un peu). Les tables, toutes les tables, qu’elles soient hautes ou basses, rondes ou longues, en pierre, en bois, en verre ou en fer (tu portes une affection particulière pour le zinc des bars), même en plastique ou en Formica (tu refuses de mépriser la cantine ou la restauration rapide), t’ont fourni, te fournissent et te fourniront des occasions, des possibilités (au moins des prétextes) de faire des rencontres (tu ne les saisis pas toutes). Et tu n’as aucun doute, tous les repas peuvent ouvrir l’appétit. Tous les repas peuvent nourrir un désir, une volonté (un besoin) de créer et d’approfondir des liens (tu en laisses passer).

 

La table donne un temps propice pour échanger: (se) dire et écouter, recevoir et donner. Tu en es convaincu (et tu l’écris pour t’en convaincre). Le menu est un facteur important: ce qui est bon (non pas ce qui est cher) inspire la bonté. Et le temps passé à table indique le plaisir que l’on y prend (tu déculpabilises: pas toujours comme on le souhaite). Savoir prendre son temps (dans ton cas, toujours apprendre à le prendre). Un temps nécessaire, indispensable pour pouvoir goûter, découvrir et apprécier et les mets et les gens.

 

Petits liens de tables.

 

Olivier Bauer

 

 

Source : Olivier Bauer

 

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