Couverture-Soufi-mon-amour

Ella vie une petite famille de mère de famille bien ordrée, telle qu’elle l’avait toujours imaginée, avec son mari et ses trois enfants. Quand elle commence la lecture du manuscrit « Doux blasphème » pour une maison d’édition, elle sent peu à peu sa vie basculer… vers l’amour.
Et moi, quand j’ai commencé cette lecture, je ne pensais pas faire un si beau voyage !

 

 

Ma première rencontre avec le livre

Il y a quelques mois, lors de l’une de mes « expéditions librairie » où je fais une petite razzia pour les mois à venir, j’ai acheté un peu par hasard ce livre (quoi que… y a-t-il vraiment du hasard ?). Lors de notre toute première rencontre, c’est d’abord sa « vue » qui m’a attirée : sur la couverture, un derviche tourneur dessiné en calligraphie colorée. Elégant, paisible, joyeux.
Ensuite, un coup d’œil à l’auteur : une femme turque qui a visiblement beaucoup de succès chez elle. Cela présage la rencontre avec une autre culture ; un petit voyage intérieur, je suis partante.

Enfin, il y a le mot du libraire sur le livre. Je ne sais plus trop ce qu’il disait ; il avait en tout cas était dérouté, touché et apaisé par l’histoire.

A ce moment, devant le rayon, je fais le point. Convergence d’indicateurs. Coûte moins de 20 frs. Bientôt fini la lecture en cours (Tome 15 du Trône de Fer, de Georges R.R. Martin). Envie de changer radicalement de style.

Diagnostique : hop, embarqué dans le cabas avec les autres kidnappings du jour.

 

Ouille, finalement, « Soufi, mon amour »  doit prendre un peu la poussière. Ben oui, le Tome 16 du Trône de Fer vient de paraître… Il y a des priorités dans la vie (^^).
C’est donc en ayant oublié toute la mise en bouche de la première rencontre que je commence, un peu par dépit (je ne sais pas si j’ai vraiment envie de lire ces temps ?), l’histoire de cette quarantenaire, Ella, qui se rend compte qu’elle s’est enfermée dans une vie qu’elle croit idéale mais qui la rend malheureuse.

 

 

Une vie qui se laisse chambouler

« Soufi, mon amour » déploie une histoire sur deux pans. Le premier pan, c’est une vie confortable et aisée que mène Ella. Diplômée en Lettres, elle a construit sa vie petit à petit en se consacrant à 300% à sa famille. Lorsque ses derniers enfants grandissent (des jumeaux), elle se retrouve face à un vide : du temps libre. Diantre ! Qu’en faire ? Et suis-je encore utile ? C’est ainsi qu’elle finit par décrocher un travail pour une maison d’édition : première lectrice, qui consiste à lire des manuscrits et à en faire une première critique.

Au moment où elle doit commencer son premier manuscrit, « Doux blasphème », sa vie de famille traverse de grosses tempêtes. Dès les premières lignes de sa lecture, Ella pressent que ce livre lui parle. A elle. Vraiment, qu’il lui est destiné. Comme si l’auteur savait qu’elle allait le lire. S’instaure dès lors un dialogue entre la lecture du livre et celle de sa vie, la première éclairant la seconde. Et la chamboulant.

 

“Ella laissa ses yeux descendre vers la dernière ligne de la page, et là, elle lut quelque chose qui lui parut étra

rumipensif

ngement familier : Car en dépit de ce que disent certains, l’amour n’est pas un doux sentiment qui surgit et s’évanouit aussi vite.

Stupéfaite, elle comprit soudain que c’était exactement les termes qu’elle avait employés en parlant à sa fille, dans la cuisine, plus tôt ce jour-là. Elle resta un moment immobile, frissonnant à l’idée de quelque force mystérieuse dans l’univers, à moins que cet auteur, qui qu’il soit, ne pût l’espionner. Peut-être avait-il écrit son livre en sachant d’avance qui allait le lire en premier.” (p.29)

 

 

« Doux blasphème »

Le deuxième pan de l’histoire est celle de « Doux blasphème », le manuscrit reçu par Ella. Cette histoire-là est celle de la rencontre d’un grand mystique et poète musulman, Djalâl ad-Dîn Rûmî (qu’on connaît mieux sous le nom de Rûmi), et d’un derviche errant, Shams de Tabriz. Lorsqu’ils se rencontrent, ces deux hommes de foi se reconnaissent immédiatement comme des compagnons, comme des âmes qui sont sœurs et ne font qu’une, rassemblées par l’Amour de Dieu. Ils s’enseignent mutuellement, s’enrichissent de leurs expériences de Dieu, pour être toujours plus proches et pleins de Lui.

 

Cette partie du livre permet de plonger dans le soufisme (et donc dans l’islam), dans une vision de Dieu dont, personnellement, je me sens proche. Ce qu’ils s’enseignent l’un à l’autre nous est également enseigné, notamment par les Quarante Règles de Shams de Tabriz :

“- Mais Il nous abandonne bien ! insista l’aubergiste avec un regard froid de défi. Si Dieu est là et ne bouge pas le petit doigt quand nous souffrons le martyre, qu’est que cela nous dit de Lui ?
– C’est la première Règle, mon frère : La manière dont tu vois Dieu est le reflet direct de celle dont tu te vois. Si Dieu fait venir surtout de la peur et des reproches à l’esprit, cela signifie qu’il y a trop de peur et de culpabilité en nous. Si nous voyons Dieu plein d’amour et de compassion, c’est ainsi que nous sommes.” (p.47)

 

“Règle numéro trente-deux : Rien ne devrait se dresser entre toi et Dieu. Ni imam, ni prêtre, ni maître spirituel, pas même ta foi. Croire en tes valeurs et tes règles, mais ne les impose jamais à d’autres. Sois ferme dans ta foi, mais garde ton cœur aussi doux qu’une plume. Apprends la Vérité, mon ami, mais ne transforme pas tes vérités en fétiches.” (p.332)

 

Vision confrontante de l’islam et de tous les a priori que l’on peut en avoir. Vision touchante d’une foi et d’une âme qui ne vivent que par et pour l’Amour.

Ainsi, au fil des pages, le lecteur, vous et moi, jongle d’un chapitre à l’autre entre la vie d’Ella et {« Doux blasphème »}. Et ce choix narratif par l’auteur est vraiment riche. A mesure que l’on plonge dans la très belle histoire d’Amour de « Doux blasphème », on prend la mesure de ce qu’il peut dire, de ce que le soufisme et l’Amour de Dieu, peut dire à ma vie d’aujourd’hui, à travers celle d’Ella.

 

 

A lire… d’urgence et… sans urgence

 

Bref, en un mot, j’ai AIME ce livre ! Découverte du soufisme, de cette branche mystique de l’Islam que je ne connaissais pas. De ce grand poète

qu’est Rûmi. Des beautés et des ravages de l’amour. Car aimer, ce n’est pas sans risque. Le livre nous embarque dans cette aventure et dans ces méandres, en nous donnant le goût cet Amour qui rend vivant.

 

A lire donc d’urgence pendant vos vacances ! Mais à prendre le temps de lire. A savourer. A ouvrir quand on a le temps et qu’on est bien installé, et pas pour tuer les minutes qui nous séparent du souper. C’est un beau voyage, et vous savez quoi ? Le billet ne coûte qu’une quinzaine de francs :-)

 

 

L’auteur

Elif Shafak est née le 25 octobre 1971 à Strasbourg de parents turcs. Elevée par sa mère (ses parents sont divorcés), elle grandit à Madrid et à Amman, puis en Turquie. Elle est mariée à un journaliste et a deux enfants.

Ses romans, dont le premier est paru en 1998, sont en turc ou en anglais. Diplômée en Relations internationales, c’est une femme engagée dans le féminisme et dans la promotion de valeurs humanistes. Elle est également profondément empreinte par la culture ottomane et par le soufisme. Bien que ces racines traversent toutes ses œuvres, ce n’est qu’avec « Soufi, mon amour », paru en 2009, qu’elle s’y consacre pleinement.

 

Emilie