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Et voilà, le mot est lâché : « performer! » On pourrait tout aussi bien dire : « réussir », « garder le contrôle », « dominer la situation ». Dans le cas du récitatif biblique, on souhaiterait apprendre rapidement, retenir pour toujours les gestes et la mélodie, pouvoir les reproduire d’une manière impeccable et, pourquoi pas, élégante. Désir légitime? Oui, sans doute; mais l’intérêt réel du récitatif biblique est ailleurs. L’enjeu en est la rencontre de l’Autre.

 

Ce jour-là, comme pour faire exprès, il s’agissait de suivre Pierre dans son plus cuisant échec, celui du reniement de son maître (Lc 22,54-62). Lui aussi rêvait de performer : « Seigneur, je suis prêt à aller avec toi et en prison et à la mort. » (Lc 22,33) Pierre se voyait comme le disciple parfait, celui qui suit Jésus jusqu’au bout, sans défaillance. On connaît la suite. Peut-être bien alors que la lenteur à apprendre ou l’imperfection des gestes — impossible de bien apprendre un récitatif de cette longueur dans une seule séance — devient une invitation à consentir à autre chose, à entrer dans cette zone souvent interdite de nos fragilités.

 

Et nous voilà à recevoir dans notre chair, bouchée de souffle par bouchée de souffle, la parole qui raconte le basculement de Pierre, la mise à nue de ses failles. Les déchirures de sa vie entrent en résonance avec les nôtres. Le coq chante pour nous aussi. Estelle confie sa propre expérience douloureuse d’avoir manqué de courage pour témoigner de sa foi quand l’occasion s’est présentée et son désir de faire mieux la prochaine fois. « Ça t’arrivera encore » se fait-elle répondre, non sur le ton du jugement ou du reproche, mais sur celui du « je sais de quoi je parle, ça m’arrive à moi aussi ». Et dans la confiance, d’autres expériences de limites ou d’enfermements sont partagées.  

 

Jean Vanier a dit un jour que la fragilité était terrible si elle était vécue dans la solitude et l’abandon. Le récitatif vécu en groupe révèle ici une de ses fécondités; la Parole qui guide chacun dans ses marécages intérieurs libère aussi des espaces d’écoute et d’accueil de l’autre qui, juste à côté de soi, se risque dans la même plongée.

Si les textes bibliques nous invitent à nous regarder nous-mêmes en vérité, ce n’est pas pour nous abandonner à nos ténèbres. Ils pointent toujours vers la lumière. Pour Pierre, la lumière c’est le regard du Seigneur qui plonge dans le sien : « Le Seigneur se retourna et fixa Pierre. » (Lc 22,51) Nous avons pris un long moment de silence pour nous exposer à ce regard d’amour. Des larmes ont coulé ; le cheminement de Pierre devenait le nôtre. « Et là, dans ce bas-fond qu’il touche du dedans de son être brisé, dans ce tréfonds des larmes, sa finitude se laisse frôler par la puissance de l’infini, sa nuit par un souffle de lumière, sa détresse par l’amour indéfectible de son Seigneur entré en agonie. » [2]

 

C’est bien à travers la brèche ouverte par la reconnaissance et l’acceptation de nos limites et de nos fragilités que l’Amour et la Lumière peuvent s’infiltrer dans nos vies. Voilà la rencontre à laquelle la Parole nous avait conviés.

 

Anne-Marie Chapeleau, Québec

 

[1] Les noms des participants ont été changés.

[2] Sylvie German, « Mystère de l’être », Relations, No 726, août 2008.

 

Source : Interbible