Pendant 5 mois je suis partie pour Calcutta travailler dans les centres de Mère Teresa en tant que bénévole. Voici le début de l’histoire de cette sainte femme :
En se rendant à Darjeeling en train pour une retraite, Mère Teresa reçoit l’appel à renoncer à tout et à suivre le Christ, dans les taudis, pour Le servir parmi les plus pauvres des pauvres. Elle quitte les soeurs de Notre-Dame de Lorette avec l’autorisation de sa Congrégation et de son archevêque de Calcutta pour répondre à la volonté du Seigneur. Sa première rencontre est celle d’une vieille femme jetée par son fils dans une poubelle, elle est déjà couverte de fourmis et de vers. Cette pauvre qu’elle arrache à la mort et qu’elle lave avec amour, c’est le Christ. C’est ainsi qu’à travers cette expérience cruciale que l’aventure "les missionnaires de la Charité" débutera. Mère Teresa a compris ce grand cri du Christ sur la Croix : "J’ai soif". C’est cette parole de Jésus qui est le coeur de toute sa spiritualité et qui est inscrite au dessus de chaque crucifix.
Ma grâce te suffit : car la puissance se déploie dans la faiblesse (2Co 12,9)
Dès mon arrivée à Calcutta, il m’a été difficile d’être convaincue de la Résurrection du Christ, lorsque surviennent les épreuves, aussi bien à l’intérieur de moi-même qu’à l’extérieur s’insinue le doute. Il a fallu que je descende tout au fond de l’abîme et comprendre que c’est Sa grâce, Sa grâce seule, qui fait vivre. En effet, après un kidnapping raté (pas d’inquiétude tout c’est fait en douceur !), des inondations, les morts dans la rue, les femmes accouchant sur les chemins de fer, les enfants abandonnés, la pollution, le bruit, les idoles…) je me suis dit "où est, ce Jésus ressuscité ?". Soudainement, toutes les images que je me faisais de Dieu, une divinité toute-puissante pareille à celles qui peuplent nos rêves d’enfants, se sont renversées. Or, je savais que ce n’était pas là le Dieu de l’Evangile. Le Dieu de l’Evangile est Celui qui a choisi ce qui est scandale et dérision, il a pris le visage d’un crucifié rejeté par tous.
J’ai essentiellement travaillé avec les frères missionnaires de la Charité, dans un centre appelé Nabo Jibon (nouvelle vie en bengali) accueillant des adolescents abandonnés, handicapés mentaux et physiques. Je me souviens, comme si c’était hier de cette première rencontre avec le petit "Churba". A peine avoir franchi le seuil, Churba m’a foncé dessus, avec des pâtes plein la bouche qui débordaient. Il m’a pris la main et m’a emmenée dans la cour. Mes premières pensées ont été : " Qu’est-ce que tu fous dans un asile psychiatrique avec des enfants dingos, Seigneur tu veux ma mort, je n’y arriverai jamais !" Leur visage difforme me donnait l’envie de prendre mes jambes à mon cou. La deuxième rencontre a été celle avec Raoul. Un garçon handicapé avec des troubles psychomoteurs, au visage déformé, avec des bosses sur le front, une dentition pourrie et les 4 dents de la mâchoire supérieur disparus, une bouche bavante. Quand je l’ai aperçu je me suis dit que j’étais en plein Walt Disney. Il me faisait penser à Quasimodo dans Notre Dame de Paris, sauf que ce n’était pas dans un monde imaginaire mais bien réel. Au début, je me forçais à m’approcher de lui, à l’aider à marcher, bref à être présente. Jusqu’au jour, après avoir marché longtemps, je sentais que Raoul était fatigué, alors nous nous sommes arrêtés et je me suis retrouvée debout face à face devant lui. Il a déposé délicatement ses mains sur ma taille, posé sa tête doucement sur mon épaule. J’ai compris à ce moment-là que c’était Jésus, alors je me suis laissée aimer. Pourtant, le baiser que je lui ai donné sur la joue m’a terriblement coûté. Mais après l’avoir fait, les chaînes de mon coeur commençaient à se briser et Jésus agissait en moi.
Cependant, la vie du petit Churba a tourné en un cauchemar. Un jour, un garçon lui a mis le feu. Il a été brûlé sur tout le thorax ainsi que le bras gauche au 2ème degré environ 15 à 20% de la surface corporelle. Il a fallu le soigner avec les moyens du bord, les soins occupaient toute la matinée dans des conditions pénibles (moustiques, chaleur…). Les seuls "anesthésiants" que nous avions à disposition étaient : la prière, les biscuits, les bisous, des mots doux chuchotés aux oreilles, ainsi que la moitié d’un médicament analgésique. J’ai tenu cet enfant dans mes bras, souffrant dans sa chair, le sang dégoulinait. Lorsque la douleur était trop vive il déposait sa tête contre la mienne et le silence de la souffrance prenait place. Cette situation me faisait penser à une scène de la passion du Christ : la piété. Lorsque la Vierge Marie recueillait son Fils dans ses bras descendus de la Croix. Je tenais le petit Churba dans mes bras. J’ai saisi que la souffrance n’était pas écrasante mais salvatrice, car beaucoup d’amour a jailli de mon coeur pour cet enfant et je savais que cela ne venait pas de moi mais bien du Christ ! J’avoue que les matins je traînais les pieds à l’idée de soigner cet enfant. A genoux dans la chapelle de Nabo Jibon, j’implorais la force du Seigneur et j’ai compris le sens de mes faiblesses contre lesquelles je m’étais si longtemps débattue. Dieu les avait choisies pour agir puissamment. En les acceptant je reconnaissais que j’avais reçu infiniment plus et mieux. la puissance du Christ. Il m’a fallu du temps et quel combat pour accepter ce que le Seigneur disait à St Paul : "Ma grâce te suffit", un processus jamais achevé !
Ces enfants au visage difforme ressemblaient à des monstres puis petit à petit mes regards se sont transformés, transfigurés et ils sont devenus des "tops modèles", oh combien je les ai aimés !
Les sacrements ont été mes forces vitales
La messe dès 6h du matin à la Maison Mère, l’adoration, la confession, étaient nécessaires pour vivre à Calcutta. Ces sacrements vivants purifiaient tout ce qui était orgueilleux, dur et cruel en moi, de toute perversité, de tout désordre, de tout désespoir. En effet, en voyant les enfants errant sur les chemins de fer, des maisons en carton, les pauvres mourant sur les trottoirs…Dieu resplendissait de toute sa Gloire, l’Espérance était bien présente. En effet, au milieu de l’extrême cruauté humaine, la personne humaine bafouée, les puissances du mal déchaînées, le non-sens paraissaient triompher, alors je chantais les louanges de Dieu, la splendeur de la Création. Cette expérience m’a permis de constater que lorsque nous mettions notre foi et notre joie en Dieu seul, lorsque tout semble perdu, il reste ceci : "Dieu est" et cela suffit !
Etait-ce une mission ratée ?
Au yeux du monde, certainement, que j’ai été peu productive et en plus le pire encore ces pauvres mourraient dans l’indifférence. Comme disait Mère Teresa : "Ce que nous faisons n’est rien, tout au plus une goutte d’eau dans cet océan de misère". Par contre, nous ignorons combien ont gagné leur paradis, combien se sont réconciliés avec eux-mêmes ou leurs proches, combien ont retrouvé leur dignité à travers un simple regard d’amour, un geste d’amour, une parole d’amour, une présence. N’est-ce pas là l’Essentiel d’une vie : la vie éternelle ?
Véronique Bregnard
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